L’histoire des 3 brochets records

La capture d’un gros brochet est en soi un événement pour une grande majorité d’entre nous. Voir ses précédents records s’envoler l’est bien plus encore. Quand cela se produit trois fois dans une même journée, on frôle le délit de fabulation halieutique. C’est pourtant l’aventure que Ben, Julien et moi venons de vivre.

Quatre ! Oui, quart ! C’est le nombre de lancers qu’il aura fallu attendre pour exploser mon précédent record. Je n’en reviens toujours pas.Au quatrième lancer donc, je ressens une touche nette. Alors que je suis pas vraiment encore dans la pêche, je ferre d’instinct. Directement le frein rend du fil. « Ah non, le frein était trop mou. Le ferrage n’est pas bon. Je vais me faire avoir« .  Pour compenser, je mouline vite et pompe très fort pour mettre en compression le nerf de ma Shigeki C 230 XXXH. Je le tiens enfin. « Epuisette, s’il te plait Ben« . Mon voisin me voyant maîtriser la situation ne percute pas tout de suite. « Il tire le bateau » lance Julien. Le frein ne donne rien, il ne devait pas être si desserré que ça ! Le poisson tourne et monte en surface. Rien à voir avec le 112 de mardi, il s’agit bien d’une autre catégorie. Mes potes sont médusés. L’épuisette n’est pas encore prête. Ils s’échauffent. Serein, je laisse la poutre replonger et sonder le temps que sur le bateau on soit prêt à l’accueillir. Alors 3 tours de manivelle, je remet la canne en compression et attend qu’elle fasse son oeuvre. Le brochet réapparaît rapidement. Il s’immobilise et Ben réalise une mise à l’épuisette parfaite. Il est pris. Je suis fou de joie.

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Pas de doute : c’est un vrai gros,une vieux poisson avec une tête énorme et de grandes nageoires. Il mesure 1.21 m.

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La rapidité du combat lui assure de repartir dans les meilleures conditions. Tout juste le temps d’une dernière photo avant qu’il ne disparaisse.

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Voici moins d’une demi-heure que nous pêchons. Que demander de plus ? Je fais une pause le temps de me remettre de toutes ces émotions que j’ai retenu jusqu’alors. Mes compagnons reprennent la pêche plus remontés que jamais. Je n’attend plus qu’une chose : qu’ils prennent leur cartouche ! Rien ne se passe pendant un long moment. Plus d’une heure certainement. Puis, Ben fait monter au bateau un poisson qui en ce jour parait petit. Puis c’est le tour de Julien d’en manquer un autre calibré à 75-80. Puis plus rien pendant de longues heures. Sur le bateau, le moral s’émousse. Les gros leurres deviennent plus pénibles à lancer. Ce n’est pas le moment de flancher. Il faut garder le cap.

Je ressens un blocage net. Cette sensation induit immédiatement un ferrage puissant. La canne se cintre. Je ressens un gros coup de tête…puis plus rien. Après le précédent combat, j’avais resserré mon frein et surtout je n’avais pas refait mes noeuds. La sanction est irrévocable : c’est la casse ! Le 53/100 de tête de ligne a cédé à la jonction avec le 100/100. Un sentiment d’impuissance se mêle à la culpabilité. « Héros un instant, zéro le suivant ! » C’était vraiment puissant à l’autre bout de la ligne. Je viens de passer à côté de quelque chose.

La traque reprend de plus belle. Julien, usé par les gros leurres et l’absence de touche, choisit de pêcher un peu plus léger (tout est relatif !). Après quelques lancers, je le vois ferrer. Sa canne se plie jusqu’à toucher l’eau. ça y est, il est pendu. Mais non, il casse. Non, il se fait couper…le fluoro 60/100 qui lui faisait office de bas de ligne. En début de partie de pêche, il voulait changer de bas de ligne. Je l’avais invité à prendre du 100/100 dans mon sac. Puis il était passé à autre chose. La sanction est irrévocable !

Pas démonté, Julien reprend son gros combo. Quelques lancers plus tard, nouvelle touche ! Après le ferrage, il se retrouve canne haute avec un poisson qui revient vers lui. « Couche ta canne, mouline, vite, vite ! » Trop tard, le brochet, plus qu’honorable, arrive en surface et secoue la gueule pour se libérer. La sanction est irrévocable !

Le soleil de cette dernière journée d’été, commence à décliner. J’ai une intuition ! On change de poste. A l’arrivée, Julien ne fait pas beaucoup de lancers avant de ressentir à nouveau une touche. Son ferrage est efficace, la canne bien placée. Cette fois-ci c’est bon, il tient son gros. Bien que le brochet cherche à s’imposer, Julien reste maître de la situation. Ben une fois de plus assure une mise à l’épuisette sans faille. Julien tient sa première poutre. Il est tout ému par cette grande dame. 111 cm, on est bien loin de son précédent record, un 89 qu’il avait déjà pris avec moi il y a quelques années.

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C’est au tour de Ben maintenant ! Mais Ben qui n’a fait bouger qu’un poisson depuis ce matin perd espoir. En d’autres termes, il est en train de faire un bad trip ! ça fait des années qu’il court après sa poutre. Il en a décroché, cassé, raté. Tant de poutres autour de lui, pourquoi pas lui ? C’est frustrant ! A l’écouter, après cette partie de pêche, il allait tout revendre pour se consacrer à autre chose ! Du temps s’écoule. Pour terminer la journée, Julien et moi avons dans l’idée de rechercher les percidés. « Non ! Moi, je reste au big bait jusqu’à en avoir fait un » : Ben venait de retrouver son attitude gagnante. Il ne fallu alors pas longtemps avant qu’il ne ferre enfin. ça vient facilement, ce n’est pas la poutre espérée. Le poisson dépasse les 80 cm mais Ben ne se donne même pas la peine de le monter au bateau. Il ne fait pas la maille du jour.

En fin de journée, alors concentré à gratter minutieusement le fond avec mon petit grubby shad, je sursaute. Ben vient de ferrer ! ça a l’air joli ! Mais il n’exerce pas assez de pression sur sa canne. « Couche ta canne, mouline, met ta canne en compression » Ce n’était pas suffisant. La sanction est irrévocable, une fois de plus. Mais Ben relance. Et moins de 5 minutes plus tard, il se reprend une touche. Le ferrage est bien dosé. La canne plie jusqu’au talon. Je suis confiant. Un bras de fer se joue entre les deux protagonistes. Le pêcheur prend l’avantage et le brochet glisse dans l’épuisette. Ben est euphorique. Julien et moi sommes soulagés. Notre joie, jusqu’alors brimée par la gêne de l’infortune des compagnons, est alors totale. Après un 90 bien gras, cet hiver, Ben réalise enfin son rêve : prendre un métré. 107 cm c’est un beau coup de ligne qui clôture notre session magique.

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121, 111, 107 : 3 magnifiques poissons, 3 records qui tombent et 3 pêcheurs comblés. Je n’ai pas souvenir d’une journée de pêche aussi parfait. Mais au delà des centimètres, qui ne sont finalement que la pitance de notre narcissisme, l’intensité de cette journée se jauge en émotion partagée. Nous oublierons vite les moments de doute, de frustration, de colère intérieure. Nous garderons que chacun d’entre nous, sur le bateau, ce jour-là a pris le brochet de ses rêves. Il restera le souvenir d’un moment du satisfaction collective, si rare.

Pour autant qu’elle soit exceptionnelle pour chacun des personnages, cette histoire est somme toute banale. Des grands brochets, il y en a partout, tout du moins ici le long de la bande rhénane alsacienne. Leur traque est exclusive, exigeante, fatigante et souvent démoralisante. Mais la chance finit un jour par sourire à l’audace et à la persévérance.

 

 

 

 


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